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Gordana Dimitrijevic, créatrice de souliers extraordinaires et fondatrice de la marque GORDANA


Gordana crée des souliers multicolores et pourtant elle est souvent vêtue de noir... découvrons ensemble pourquoi!
« Les couleurs me traversent et infusent leur vibration. Je ne cherche pas à définir les émotions suscitées, je les vis et je laisse ainsi exister la couleur en tant que telle. Elles m’apportent une vibration et une joie pure. Ce sont elles qui me guident. »


Au 76 rue de Seine, voisine du pâtissier Mulot, une boutique de 3 mètres linéaires fait flamboyer des chaussures aux couleurs merveilleuses et aux lignes architecturales. Poussez la porte et vous serez accueillie par le sourire franc et chaleureux de Gordana Dimitrejevic, la fondatrice de la marque éponyme. Comme les vêtements les chaussures font partie du récit de soi : elles nous relient directement à la terre et participent pleinement de notre posture et de notre allure. Celles de Gordana sont colorées, audacieuses parfois extravagantes tout en restant toujours merveilleusement élégantes, féminines et confortables. De vrais souliers dans lesquels on est bien chaussées et dans lesquels on peut trottiner une journée entière. Passez faire un tour, elle vient de recevoir la dernière collection et c’est un enchantement !

Outre sa chevelure rousse flamboyante, la douceur ferme de son regard, et le glamour généreux qui émane de toute sa personne, ce qui m’a toujours frappée chez Gordana c’est qu’elle est presque toujours habillée en noir ! Et pourtant comme elle le dit elle-même son « point de départ, c’est la couleur ».


Mon point de départ, c'est la couleur

J’ai donc voulu en savoir plus. En septembre dernier Prune Cirelli m’avait déjà mis la puce à l’oreille : certains artistes semblent s’habiller de noir pour mieux voir les couleurs. C’est le cas de Rabih Kayrouz par exemple. Après Prune, je continue donc un cycle avec Gordana sur ceux qui travaillent avec la couleur.

Gordana a grandi à Sarajevo, elle y développe une passion pour les tissus et les couleurs et une véritable fibre créative. En 1994, elle quitte Sarajevo assiégée depuis 2 ans. Cette histoire est très bien relatée dans l’excellent article de Ronan Tésorière sur le Parisien. Elle arrive en France, entre au Studio Berçot. Après un concours de création de sandales gagné avec la maqrue Ferragamo, la voici lancée dans la création de souliers.








Bonjour Gordana, peux-tu te raconter en évoquant des souvenirs liés aux tissus ?

GORDANA

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Bonjour ! J’ai toujours aimé la couture et les tissus et j’ai très tôt confectionné mes propres vêtements. Je me souviens de ma première création à 6 ans : une jupe à partir d’une taie d’oreiller ! Je peignais également mes chaussures : c’était ma façon d’en avoir plusieurs paires ! J’utilisais d’ailleurs une peinture que l’on utilisait pour le poêle à bois : cela donnait un aspect scintillant et j’aimais beaucoup ça. Par ailleurs la peinture était très résistante et j’aime que les choses durent !




On retrouve un côté scintillant et soigné dans ta collection...

GORDANA

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En effet ! Ma mère, comme la plupart des femmes de Sarajevo, était très élégante et soignée. Elle était fière de mes créations. Elle s’extasiait particulièrement quand l’envers était aussi beau que l’endroit. C’est un message très important je trouve et il est une des pierres angulaires de ma marque. Je crois à une cohérence entre le beau à l’extérieur et le beau à l’intérieur.


J'ai grandi avec la notion que l'envers est aussi important que l'endroit


Quelles sont les couleurs de tes souvenirs ?

GORDANA

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Le blanc paradoxalement ! Sans doute dû à tout le linge de maison que j’ai transformé en jupe ou en chemise ! Je le teignais pour créer une multitude de pièces de couleurs. A 16 ans mes cheveux étaient verts. C’étaient les années 80, les couleurs de la mode, de la musique et des clips étaient intenses, fluo, vibrantes. Il y avait une grande liberté et une véritable excentricité à Sarajevo et mes muses étaient les héroïnes de la série Dynastie. Une forme d’extravagance, légère en apparence.


Il y avait à Sarajevo une véritable excentricité, une forme d'extravagance, légère en apparence




Tes chaussures sont très travaillées tant dans les couleurs que dans les lignes. Il y a chez toi une dualité entre le cadre et une forme de frivolité. C’est important la frivolité ?

GORDANA

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La frivolité est très importante et nécessaire quand elle est mesurée. Elle est indispensable pour nous tous. Pour développer notre joie de vivre. Elle est vitale pour moi.


La frivolité est très importante et nécessaire quand elle est mesurée.


Donc tu cultives une frivolité consciente ?

GORDANA

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Tout à fait ! On choisit, on décide d’être frivole et d’assumer ! Elle participe alors d‘une forme de sincérité, d’une capacité à s’étonner, à se surprendre, à s’amuser et à se mettre en mouvement. Un jour, à l’Ambassade américaine, pendant le siège, un homme s’approche et me demande « êtes-vous designer ? ». Je n’y avais jamais pensé comme à une possibilité de métier pour moi. La graine était semée, elle a poussé.

Quelques années plus tard au Studio Berçot, j’ai participé à un concours organisé par Ferragamo. Ma frivolité alliée au manque de ressource m’ont poussé à être particulièrement créative et inventive. Posséder peu m’a poussé à imaginer un résultat et à infuser ce que j’avais à ma disposition pour y parvenir. Je disposais d’une semelle plate en cuir, j’y ai cousu de grosses bandes de tissu bleu électrique fermées par un scratch, j’ai créé un talon que j’ai sculpté à partir de la pierre ponce de ma salle de bain. Je l’ai peint et ma sandale était créée. C’était très nouveau. La contrainte a complètement déployé ma créativité.


Ma frivolité alliée au manque de ressource m’ont poussé à être particulièrement créative et inventive. La contrainte a déployé ma créativité.




Tu t’habilles beaucoup en noir : est-ce que cela a toujours été le cas ?

GORDANA

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Non pas toujours ! J’aime bien la notion de glamour généreux dont tu as parlé dans ton introduction. C’était les années 80, les volumes étaient généreux : des épaules disproportionnées, des matières brillantes, des bijoux énormes. Cette époque a bien marqué mon travail et ma manière de créer. J’ai travaillé plusieurs années à Romans-sur-Isère chez Jourdan. Je vivais dans une créativité foisonnante et exigeante. La féminité était très importante. Romans est une ville extraordinaire: c'est la capitale de la chaussure. D'ailleurs le musée de la chaussure y ouvre à nouveau le 15 juillet 2020 et une visite s'impose!








La féminité c'est important? Comme manière de se présenter aux autres ?

GORDANA

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A soi-même avant tout ! A cette époque mon style était plutôt excentrique : beaucoup de couleurs, parfois collants en résille rouges, chaussures vernies rouges. Petit à petit, en lançant ma marque, j’ai eu besoin de m’habiller en noir.

Gordana Dimitrijevic vêtue de noir


Pourquoi le noir alors maintenant ?

GORDANA

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J’absorbe mieux les couleurs, je les vis mieux, j’arrive mieux à me concentrer sur elles quand je suis vêtue de noir. Elles agissent comme une vitamine et comme une énergie qui me traversent. Je porte du noir sur mes vêtements mais toujours de la couleur aux pieds !

J’absorbe mieux les couleurs, je les vis mieux, j’arrive mieux à me concentrer sur elles quand je suis vêtue de noir.

Quand je crée, tout mon environnement de travail est noir ; y compris mon siège. C’est ainsi que je me concentre sur les couleurs et les matières. Le noir permet également de reposer mon œil, de mettre en sourdine ma créativité et de la laisser décanter. C’est ainsi que certaines couleurs et certaines matières émergent. Pour la collection qui vient d’arriver en boutique, j’avais une obsession du violet et de fuchsia brillant.

Par exemple le modèle Maria est assez emblématique : un imprimé python violet métallisé, la forme est carré, le talon est plein de facettes. Au-delà de la couleur, j’ai besoin de la géométrie. Formes et couleurs. Ce modèle résume bien la collection car il contient de nombreux détails qui font que cette chaussure a une ligne architecturale, élégante et féminine en même temps.







Que penses-tu de ces mots de Matisse : « En laissant la couleur nous remuer, et toucher la profondeur de notre âme, elle nous émeut, elle nous met en mouvement, et nous fait ainsi entrer dans la joie la plus pure. Laissez la couleur venir en nous, c'est se laisser emplir par la vie. »

GORDANA

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Les couleurs provoquent des émotions. C’est pour cela que je suis souvent en noir. A chacune son émotion associée : le violet c’en est une, l’orange, une autre et effectivement elles nous traversent et infusent en nous. Je ne cherche pas à définir ces émotions, je les vis et je laisse ainsi exister la couleur en tant que telle. Les couleurs m’apportent une vibration et une joie pure.

Ce sont elles qui me guident.


Les couleurs provoquent des émotions. Je ne cherche pas à définir ces émotions, je les vis et je laisse ainsi exister la couleur en tant que telle. Les couleurs m’apportent une vibration et une joie pure.

Merci Gordana pour cet éclairage nouveau sur les couleurs et sur leurs puissances !


N.B j'ai choisi les DEA Aquamarine en satin de soie imprimé vert et marine... merveilles confortables!




Propos recueillis par Sophie Ancely, Fondatrice et directrice générale de MyVestiaire